Les as de la délation

mai 3, 2020 2 Par dmontesinos

Qu’il est beau mon corbeau

En ces temps de restrictions, les contrevenants sont plus nombreux que jamais…
Alors, est-ce à nous, citoyens respectueux des règlements, qu’il convient de tout mettre en œuvre pour contrecarrer les plans délictueux des individus dangereux qui pilulent dans le pays ! Devons nous rejoindre les as de la délation!

Clap-clap-clap

Car, c’est bien gentil de sortir le soir sur son balcon pour applaudir l’aide-soignante ou l’éboueur qui font bien leur boulot.
Mais qui c’est qui pense au courage et à l’abnégation de tous ces intrépides délateurs qui contribuent, chacun à son tout petit niveau (et c’est vrai que c’est assez petit…) à faire respecter la loi en forçant les malfaisants à faire comme le chef a dit ?
C’est peut-être ces citoyens exemplaires, ces as de la délation, qu’on devrait applaudir à s’en rompre les phalanges guerrières, voire à s’en distendre les sphincters à terre…

La plage, lieu de débauche…

Je vois, rien qu’ici, à Saint-Martin, en ce moment même, cependant que je vous expose mes états d’âme, la belle plage de Grand’case étale son ruban doré devant mes yeux ébahis.
Eh bien vous me croirez si vous voudrerez, mais là, à cet instant précis de maintenant tout de suite, ce sont au moins… que je regarde bien… trois bandits, même pas masqués, qui marchent tranquillement, à visage découvert de honte, sur cette pôvre étendue sableuse de même pas deux kilomètres de long !
Ah, les gens sont inconscients ! Mais de qui se moque-t-on ? Comment voulez-vous qu’on ne chope pas toutes les saloperies possibles et inimaginables avec des voyous pareils ?
Heureusement que veillent les as de la délation…

J’en vois un…

Tenez, pas plus tard qu’hier, il était quoi ? disons moins l’quart, pas plus. Les gendarmes venaient de quitter le quartier depuis même pas dix minutes.
Je vous le donne dans le mille : à côté d’un monocoque battant pavillon hollandais (c’est pas pour cafter, mais bon…), qu’aperçois-je dans l’eau ?
Une tête !!!
Quelqu’un nageait !

Eh oh, c’est quoi ce délire ?
On n’est pas en Guadeloup’ icite. Le gendarme du Zodiac l’a bien dit clairement : à Saint-Martin c’est « no baignad » (il est bilingue, c’est pour ça…). C’est comme ça, pis c’est tout !

Haro sur les désobéissants…

Ben non. Il faut toujours que des individus mal intentionnés s’autorisent à fouler aux palmes les directives que des gens beaucoup plus confinés qu’eux ont pondues, après mûre réflexion.

Alors, cette tête ? Il y avait bien quelqu’un dessous tout de même. Forcément, à cent mètres, impossible de reconnaitre qui c’est… Bon, à deux mètres non plus vu que c’est quelqu’un que nous ne connaissons pas…

Mon sang n’a fait qu’un tour minute.
Je me suis senti devenir un as de la délation…

Le corbeau sifflera trois fois…

J’avais envie de sauter sur ma VHF, empoigner férocement le micro et envoyer un appel solennel à toutes les bonnes volontés :
– appel à tous, appel à tous, appel à tousse (faut répéter plusieurs fois, c’est la norme, à la radio. Et puis, ça fait beaucoup plus « aventurier »…).
– particuliers, policiers, justiciers, as de la délation, ceci est un message de sécurité nationale
– un dangereux contrevenant, situé par 19 degrés, 6 minutes 48 nord et 64 degrés, 3 minutes 24 ouest, je répète, 19 degrés… bla, bla, bla… nage en ce moment dans l’eau (je crois que c’est mieux de préciser…), cap au 96 vrai, à la vitesse de 0,486 nœud.
– Une interception immédiate me semble être d’une urgence absolue, je répète, urgence absolue.
– Appel à tous, appel à tous, il faut faire vraiment très vite…

Ouh là, ça se gâte…

– Ah, mais, coup de théâtre, que se passe-t-il ?
– L’individu vient de faire un brutal changement de cap… à présent, il fait route au 365 !!!
– Quoi ? Mais, comment ? Les compas « ordinaires » s’arrêtent tous à 359°…
– Ah, oui, c’est vrai…
– Vérification faite, l’agresseur progresse cap au 05°.
– Mais, mais, mais, ouhlà… je vais peut-être devoir interrompre prématurément la communication… On dirait qu’il se dirige vers moi, ce type…

Ouh là, là, il nage vite, à présent…

Y me cherche ou quoi?

– ??? !!!!
Il n’est plus qu’à dix mètres, mdr…
– Bonjour, Monsieur (petite voix)…,
– Avec qui que j’cause au micro ?…
– Ah, non, mais y’a erreur là… Je discutais tranquillement avec ma doudou…
– Le micro ? Ah, non, il n’est pas branché.
– Ce que je disais?… Hé bé, … je répétais un sketch pour mon petit-fils. Il veut faire Groucho Marx comme métier, quand il sera grand, c’est vous dire…
– Euhhh…Vous devriez y aller là. Je me demande si ce n’est pas le Zod des gendarmes que je vois grossir sur l’horizon diaphane… Au revoir, Monsieur, et bon courage, hein…

Quand je vous disais le courage qu’il faut pour balancer ! Etre un as de la délation, c’est dangereux, parfois. « Les gens » se rendent pas compte…