Escale en bateau à St Kitts

mars 1, 2020 5 Par dmontesinos

« Salt Plage »

Depuis que je me suis levé, il y a un quart d’heure, pour préparer le petit déjeuner, le paquebot s’est déjà bien rapproché. Il était posé sur l’horizon, disgracieuse silhouette de fer à repasser à vapeur et m’a donné l’impression de se diriger vers Basse-Terre, la capitale.
J’en vois, dans ma tête, qui se disent : « il a perdu la boule, le pépère. Il y a déjà plusieurs siècles que Basse-Terre n’est plus la capitale de la Guadeloupe ». Et c’est là que je rétorque, sans aucune animosité, mais avec un sourire moqueur au coin de ma bouche édentée : « Évidemment puisque nous sommes à Saint Christopher ».
Cette île s’est, depuis quelques années, tournée vers le tourisme afin de compenser le déclin de son activité agriculturelle… d’où l’impressionnant terminal des paquebots qui enorgueillit son port, à Basse-Terre, donc.

La Lady, quant à elle, a posé son ancre dans la délicieuse « White House Bay », sur fond de sable parsemé d’herbes à tortues. La côte rocheuse, distante d’environ six coups de palmes bien appuyés, recèle quantité de pouascailles, de gorgones. Le corail neuf y repousse gentiment parmi les étoiles de mer. Dans un tel milieu, les petites bestioles à antennes, qui s’entendent si bien avec la mayonnaise, n’hésitent pas à s’accoupler goulûment afin d’approvisionner les cuisines du restaurant local, le « Salt Plage ».

Une merveille cet établissement !

Année après année, nous voyons sa fréquentation croître, et corrélativement, le débit de sa wifi gratuite s’amenuiser.
Le propriétaire doit certainement être un gros malin rehaussé d’un visionnaire clairvoyant. A moins qu’il ne s’agisse d’un politicien, bien placé pour présider aux destinées de l’île, car il eut une double idée géniale en installant sa boutique à cet endroit. En effet, un pharaonique projet immobilier de luxe transforme, depuis quelques années déjà, l’insalubre lagune voisine en marina pour maxi-yachts et habitat de loisir haut de gamme/pieds dans l’eau. On sentirait facilement comme une influence venue de la richissime Saint Barth qu’on aperçoit au loin par beau temps. Et puis, l’autre côté « rusé » de l’affaire réside dans le fait que la « cantine » héberge ses fourneaux, son comptoir et les toilettes qui vont avec, dans une bâtisse passablement décatie, vraisemblablement à vocation sucrière, hier encore… Tout y est oxydé, délabré, voire déguenillé, mais c’est très charmant.
Partir d’une ruine couverte de tôle ondulée rouillée, qui eut, probablement, coûté pas mal d’argent à détruire en vue d’y commettre un rébarbatif cube de béton moderne et sans âme, puis décider : « on laisse tout comme ça, ce sera le look poétique de la boutique, pleine de moustiques », je trouve ça très fort ! Surtout que ça marche bien.

Et donc, le fer à repasser s’est copieusement rapproché.

Il se confirme, à présent, que c’est clairement un paquebot, mon instinct ne m’avait pas trompé dans la farine.
Le café fume dans les tasses, les tartines sont préparées et ne vont pas tarder à être complètement beurrées. Le jus de pamplemousse frais emperlouze délicatement le verre de Malou… le petit déjeuner va commencer.

« Tiens, c’est bizarre, il a changé de route », observe-je à haute voix.
« Ce serait marrant qu’il ait décidé de venir mouiller parmi nous… » rétorque Malou, non sans une pointe d’humour.
Il y a quatre mètres d’eau sous les coques de la Lady. C’est ce qu’on peut qualifier de « confortable pied de pilote »… Largement insuffisant, cependant, pour sustenter un navire de trois cents mètres de long.
Ah, voici qu’on parvient à lire son nom, à présent : « Sovereign of the MERS ». Curieux… Je suis estomaqué qu’un armateur ait affublé une unité aussi imposante d’un tel patronyme en forme de plaisanterie tellement lourde que, même après plusieurs apéros (disons force 4 sur l’échelle de Pauvmoch’), je ne m’y serais pas risqué. Sérieux. J’aurais pu y penser, certes, mais j’aurais résisté.

On dirait que ça se gâte…

Avançant inexorablement en direction du ponton à dinghys du « Salt Plage », le monstre parait, à présent, voué à un inéluctable échouement. Et d’ailleurs, il semble bien que sa vitesse soit en nette décroissance, alors que ses cheminées fument toujours autant…
« Il doit toucher, là, ce n’est pas possible autrement » dis-je médusé comme une pieuvre. L’inertie de cette masse de plus de cent mille tonnes pousse son bulbe d’étrave vers le wharf en bois, le dressant de plus en plus hors de la mer, tel un improbable phallus d’acier recouvert d’antifouling !
Au bout de quelques minutes, qui, bien entendu, comme dans toutes les histoires palpitantes, paraissent des heures, l’appendice monstrueux stoppe sa course à quelques décimètres de l’appontement.
« Oufff ! Rien de cassé. On va pouvoir continuer à venir ici, en annexe, pour l’apéro, » se dit Malou, rassurée.

Mais, il se pourrait bien qu’en dépit de la cocasserie de la situation, le meilleur reste à venir…

Et, en effet, à peine une minute, semblant une semaine pour les raisons déjà évoquées, après l’immobilisation totale du bâtiment, l’échelle de pilote descend lentement du sommet de l’étrave. Jusqu’à positionner sa dernière marche vingt-deux centimètres au-dessus du platelage du dock.
Alors, une gracile silhouette blanche apparaît, qui s’y cramponne et entame, posément, religieusement même, un appontage jusqu’à la fameuse dernière marche. Alors, elle l’utilise comme tremplin pour sauter sur les planches. Sans encombre et aussi sans mérite, car, franchement, vingt-deux centimètres, c’est à la portée du premier venu.
Le capitaine, car c’est de lui qu’il s’agit, opère à cet instant une volte face de 180 degrés. Ainsi, il se retrouve en vis-à-vis avec la patronne de l’établissement, une belle et plantureuse femme originaire de Puerto Rico. Elle répond au doux prénom de Conchita[1].

Conchita mi amor…

Avant qu’elle n’ait pu ouvrir la bouche, l’homme prend la parole et lui tient à peu près ce langage[2] : « Conchita, mon amour, comment que ch’ui trop content de te revoir enfin. Depuis que tu m’as servi cette langouste mayonnaise et ce “Pain Killer[3]” bien frais, au sunset, il y a trois jours, mon cœur ne bat plus que pour toi. Un vrai coup de foutre[4] ! Mais, permets-moi que je me présente : capitaine Long John Silver. C’est moi qu’a échoué l’canote, en Italie, l’aut’fois, si tu te rappelles. Les journaux en avaient fait toute une tartine… Moi, j’suis comme ça : quand j’suis amoureux, tout est possible, tout est réalisap’ ».
Trois secondes de silence qui paraissent un mois et demi et la répartie claque dans le petit matin comme le coup de fusil d’un chasseur qui vient de louper le sanglier qui le charge.
« Tou té fou dé moi, enkoulé ! Tou va mé fair lé plaisir dé virer ta mierda de mi pountoune tou dé souit, porqué les clients y pé plou accoster. Après sa, tou pé révénir et sourtou t’oubli pa les dollars… La pip, c’est cinquanta, lou missionnair c’est ciento et la foucking c’est ciento cinquenta. Mé, la, dé souit, tou dégaj. »


[1] La traduction littérale de ce prénom ibérique serait, de source inconnue : « Jolie petite lambi à la caverne rose et humide »… j’ai des doutes

[2] L’homme s’exprime en anglais, mais je préfère traduire pour les lectrices et lecteurs peu habitués aux subtilités, pourtant relativement basiques, de la langue de J’expire

[3] Délicieux cocktail à base de rhum facturé 12 dollars chez « Salt Plage »

[4] Accent germanique